L'Âme du Feu

Tome 5 de L'Épée de Vérité

1er chapitre

La lecture de ce premier chapitre peut vous révéler des éléments importants sur l'intrigue des précédents tomes.


- Je me demande pourquoi les poulets sont aussi énervés, dit Richard.

Kahlan se serra plus fort contre son épaule.

- Ton grand-père leur casse peut-être autant les pieds qu'à nous, avança-t-elle.

Son compagnon ne répondant pas, elle leva les yeux sur lui, l'étudia à la faible lueur du feu et vit qu'il regardait fixement la porte.

- Ou ils sont peut-être grognons parce que nous les avons empêchés de dormir toute la nuit...

Richard sourit et embrassa le front de la jeune femme. Dehors, les caquètements venaient de cesser. Kahlan supposa que les enfants du village, toujours occupés à fêter dignement le mariage, avaient chassé les volailles de leur perchoir favori, à savoir le muret que se dressait devant la maison des esprits. Elle fit part au Sourcier de sa déduction.

De lointains échos de conversations, d'éclats de rire et de chansons pénétraient dans leur sanctuaire. Le parfum du bois aromatique qui brûlait en permanence dans la cheminée de la maison sacrée se mêlait à celui de la sueur née de la passion amoureuse et à l'odeur épicée des poivrons et des oignons frits.

Un moment, Kahlan regarda la lueur des flammes se refléter dans les yeux gris de son mari. Puis elle s'abandonna de nouveau entre ses bras, bercée par le son étouffé des tambours et des boldas.

En frottant des palettes de bois le long d'arêtes sculptées de ces instruments creux en forme de cloche, les musiciens du Peuple d'Adobe produisaient une mélodie mystérieuse et lancinante. Sur le chemin qui la conduisait vers les plaines, cette musique s'infiltrait dans le refuge des jeunes gens, invitant les esprits des ancêtres à se joindre aux festivités.

Richard tendit un bras et prit un morceau de pain de tava sur le plateau que Zedd, son grand-père, leur avait apporté.

- Il est encore chaud, dit-il. Tu en veux ?

- Le seigneur Rahl a faim ou il s'est déjà lassé de sa nouvelle épouse ?

- Nous sommes vraiment mariés ? lança Richard avant d'éclater de rire. Ce n'était pas un rêve ?

Kahlan frissonna de bonheur. Ces derniers temps, elle avait si souvent imploré les esprits du bien de rendre à Richard la capacité de rire. De la leur rendre à tous les deux, à vrai dire...

- C'est un rêve devenu réalité..., souffla-t-elle.

Vexée qu'il lui préfère un morceau de pain, elle l'en détourna en exigeant un baiser... qu'il ne lui refusa pas. Alors qu'il la serrait dans ses bras, elle sentit s'accélérer le souffle du jeune homme.

Rassurée, Kahlan fit remonter ses mains le long des épaules et du cou musclés de Richard et laissa ses doigts fins vagabonder dans ses cheveux emmêlés par la sueur.

Une nuit comme celle-là, dans un passé qui lui semblait très lointain - mais qui ne l'était pas -, près de la cheminée de la maison des esprits, Kahlan avait compris qu'elle était désespérément amoureuse de Richard - et condamnée, avait-elle cru, à garder ses sentiments secrets jusqu'à la fin de sa vie. Au terme de dures batailles et de déchirants sacrifices, le Sourcier et la Mère Inquisitrice avaient été "adoptés" par le Peuple d'Adobe, pourtant connu pour ne pas porter les étrangers dans son coeur. Bien plus tard, toujours dans la maison des esprits, après qu'il eut réussi l'exploit réputé impossible d'aimer une Inquisitrice sans y perdre sa personnalité et son âme, Richard l'avait demandée en mariage. En toute logique, ils avaient choisi de passe leur nuit de noces - si longtemps attendue - dans ce lieu chargé de tant de souvenirs.

Bien que l'amour et lui seul en fût la raison, leur mariage scellait aussi l'alliance officielle des Contrées du Milieu de D'Hara. Célébrée dans une capitale des Contrées, la cérémonie aurait été aussi somptueuse qu'un couronnement, avec le faste, la splendeur et le luxe que cela impliquait. Bref, toute l'histoire de la vie de l'Inquisitrice, avant sa rencontre avec Richard. Parce qu'ils étaient "candides", aux yeux des gens "civilisés", les Femmes et les Hommes d'Adobe comprenaient les raisons - tellement simples - du mariage des deux jeunes gens, et ils ne doutaient pas un instant de leur sincérité. Aux yeux de Kahlan, une union joyeusement fêtée avec de vrais amis - et même un peu plus que cela : des parents - valait cent fois les mascarades protocolaires qu'on lui aurai infligée chez elle.

Pour ces braves gens, qui menaient une vie pénible et périlleuse dans les plaines du Pays Sauvage, une fête comme celle-là était une occasion de se réjouir, de danser, de chanter et de raconter des histoires. Aucun autre étranger n'ayant été jamais été adopté par le Peuple d'Adobe - sans parler de deux ! -, ce mariage était sans précédent. Kahlan devinait qu'il aurait un jour sa place parmi les légendes que les danseurs aux visages couverts de boue blanche et noire, splendides dans leurs costumes de fourrure et d'herbe, aimaient à faire revivre en prélude aux conseils des devins.

- Sourcier de Vérité, souffla-t-elle, taquine, quand Richard la laissa respirer, je crois que tu utilises ta magie pour abuser d'une jeune fille innocente...

S'il continuait encore un peu, elle finirait par oublier à quel point les muscles de ses cuisses lui faisaient mal...

- Tu préfèrerais qu'on sorte voir ce que traficote Zedd ? demanda Richard.

Ayant également besoin de reprendre un peu d'air, il roula sur le dos.

- Seigneur Rahl, dit Kahlan en lui flanquant une petite claque sur les côtes, je crois que ta nouvelle épouse t'ennuie vraiment...

D'abord les volailles, puis le tava, et maintenant ton grand-père !

- Je sens l'odeur du sang, souffla soudain Richard, les yeux rivés sur la porte.

Kahlan s'assit et s'étira.

- Une proie ramenée par des chasseurs, sans aucun doute... Richard, s'il y avait des problèmes, nous le saurions. As-tu oublié que des amis montent la garde dehors ? Un village entier veille sur notre sécurité ! Personne ne peut tromper la vigilance des chasseurs du Peuple d'Adobe. Au minimum, ils auraient donné l'alarme, et tout le monde serait sur le pied de guerre.

Kahlan se demanda si richard l'avait entendue. Plus immobile qu'une statue, il fixa la porte, tous les sens aux aguets. Quand la jeune femme lui pose sur l'épaule une main un rien impatiente, il se détendit et se tourna vers elle :

- Tu as raison, s'excusa-t-il. On dirait que j'ai du mal à ne pas être en permanence sur les dents...

Toute sa vie, Kahlan avait évolué dans les hautes sphères du pouvoir et de l'autorité. Dès l'enfance, on lui avait inculqué le sens du devoir et appris à assumer ses responsabilités. Formée à reconnaître le danger, qui rôdait sans cesse autour d'elle, elle n'avait eu aucun mal, malgré son jeune âge, à se glisser dans la peau de la Mère Inquisitrice - la dirigeante suprême des Contrées du Milieu, plus puissante que les rois et les reines.

Après une jeunesse très différente, Richard, amoureux fou de la nature, était de venu guide forestier dans sa Terre d'Ouest natale. Le chaos, les épreuves et le destin l'avaient forcé à endosser des habits qu'on aurait pu croire trop larges pour lui. Devenu le maître de l'empire d'haran, il restait persuadé que la méfiance était sa principale alliée. Et les récents évènements ne lui donnaient pas tort...

Il fouilla dans ses vêtements épars, en quête de son épée. Hélas, pour atteindre plus vite le village du Peuple d'Adobe, il avait dû se résigner à ne pas l'emporter.

Kahlan l'avait vu des dizaines de fois chercher, sans même y penser, à s'assurer de la présence de son arme. Tout au long des mois où il avait tellement changé - comme le monde autour de lui - l'Épée de Vérité s'était révélée sa meilleure protectrice. En retour, il se consacrait corps et âme à la défense de cette lame hors du commun et de ce qu'elle représentait.

Pourtant l'épée n'avait qu'une valeur symbolique. En réalité, la main qui la maniait détenait le pouvoir. Bref, le Sourcier était l'arme, et sa lame, comme la robe blanche de la Mère Inquisitrice, servait surtout à signaler au monde qu'on l'avait chargé d'une extraordinaire mission.

Kahlan se pencha et embrassa Richard, l'enlaça de nouveau. Tentatrice, elle se laissa tomber sur le dos, l'entraînant avec elle.

- Alors, ça fait quoi d'être l'époux de la Mère Inquisitrice ?

Se dégageant, Richard s'allongea à côté d'elle et se redressa sur un coude.

- C'est merveilleux ! Une expérience fabuleuse, stimulante... et épuisante. Et avoir le seigneur Rahl pour époux, qu'est-ce que ça fait ?

- Ça colle, parce qu'il est poisseux de sueur... répondit Kahlan avec un rire de gorge.

Richard sourit, fourra un morceau de tava dans la bouche de sa malicieuse épouse, s'assit et tira entre eux le plateau lesté de nourriture. Le pain de tava - une racine - était l'aliment de base du Peuple d'Adobe. Accompagnant presque tous les plat, il pouvait se consommer seul, être fourré de viande ou de légumes ou servir de cuiller pour la dégustation des bouillies et des ragoûts Séché, il assurait la subsistance des chasseurs souvent absents pendant des semaines.

Kahlan s'étira de nouveau et bâilla. Ravie que son bien-aimé ne se soucie plus de ce qui se passait dehors, elle lui posa un petit baiser sur la joue.

Sous une couche de tranches de tava, Richard trouva des oignons et des poivrons frits, des champignons aussi larges que la main de Kahlan, des navets, un assortiment de légumes verts et plusieurs petits gâteaux de riz. Il goûta un navet, le trouva délicieux, puis fourra un morceau de tava de légumes, en fit un rouleau et le tendit à sa compagne.

- J'aimerais rester ici à jamais, souffla-t-il, pensif.

Kahlan tira la couverture sur ses genoux. La dernière phrase de Richard résumait parfaitement la situation. Dehors, le monde les attendait, et il ne leur réservait rien de bon.

- Eh bien, dit-elle en battant des cils, Zedd est venu nous dire que les anciens veulent récupérer la maison des esprits... Est-ce une raison pour déguerpir avant d'en avoir terminé avec nos... hum... leçons de magie ?

- Zedd se fiche des exigences des anciens, répondit Richard avec un petit sourire. Il veut me voir, voilà tout. Cela dit, je suis très heureux d'avoir pour épouse une élève appliquée... et studieuse.

Kahlan mordilla le rouleau de tava, les yeux levés vers son compagnon, occupé à casser en deux un petit gâteau de riz. En pensée, comprit-elle, il était déjà ailleurs...

- Vous avez été séparés pendant des mois, rappela-t-elle. (Du bout d'un doigt, elle essuya le jus de légumes qui coulait sur son menton.) Il a hâte de savoir ce que tu as fait, et de découvrir ce que tu as appris. Il t'aime, Richard, et il a des choses à t'apprendre. D'urgence, je crois...

- Ce vieil enquiquineur me donne des leçons depuis que je suis sorti du ventre de mam ère ! Mais je l'aime aussi, tu sais...

Richard fourra un autre morceau de tava de légumes frits et bouillis et entreprit de le dévorer En grignotant le sien, Kahlan écouta le crépitement des flammes et les lointains échos de la musique.

Quand il eut fini, le Sourcier tira un pruneau de sous le tas de tranches de tava.

- Je le connais depuis toujours, et je ne me suis jamais douté qu'il était bien plus que mon meilleur ami. Mon grand-père, rien que ça ! Et un homme très supérieur aux autres...

Il mordit la moitié du pruneau et tendit l'autre à Kahlan.

- Il te protégeait, Richard... Savoir qu'il était ton ami suffisait.

La jeune femme accepta le fruit et le savoura en admirant le superbe profil de son mari. Puis, du bout des doigts, elle le força à tourner la tête pour la regarder.

- Je ne suis pas inquiète, Richard. Mais Zedd est de nouveau avec nous. Ses conseils nous réconforteront au moins autant qu'ils nous aideront...

- Tu as raison... Qui éclairerait mieux notre chemin que ce bon vieux Zedd ? (Richard tira ses vêtements vers lui.) Il doit bouillir d'impatience, en attendant mon rapport...

Alors que le Sourcier enfilait son pantalon noir, Kahlan mordillait un gâteau de riz, le garda entre ses lèvres pendant qu'elle sortait quelques objets de son sac, puis l'en retira et cessa de s'affairer.

- Nous avons été séparés de Zedd pendant des mois, et je l'ai même vu plus souvent que toi. Anna et lui voudront tout savoir, et il faudra leur répéter vingt fois notre histoire pour qu'ils nous laissent tranquilles. Mais avant, j'aimerais prendre un bain. Il y a des sources chaudes, pas très loin d'ici...

Richard cessa soudain de boutonner sa chemise.

- Hier, avant la cérémonie, Anna et Zedd étaient dans tous leur états. Tu as compris pourquoi ?

- Hier soir ? (Kahlan sortit un chemisier de son sac et le déplia.) C'était au sujet des Carillons, je crois... Quand j'ai dit les avoir prononcés à voix haute et à plusieurs reprises... Mais Zedd a affirmé qu'Anna et lui s'occuperaient du problème, quel qu'il puisse être.

L'Inquisitrice détestait repenser à ces évènements, dont le souvenir suffisait à la faire frissonner. Les entrailles nouées, elle songea à ce qu'il serait arrivé si elle avait hésiter à dire ces trois mots. Quelques secondes. Les trois Carillons ne sont sûrement pas susceptible de donner du fil à retordre à Zedd. C'est le genre de domaine où il excelle.

- Alors, ce bain ?

- Pardon ?

Kahlan vit que Richard fixait encore la porte.

- Un bain ! Pouvons-nous aller nous laver dans les sources chaudes avant de passer des heures à raconter notre histoire à Zedd et à Anna ?

Richard enfila sa tunique noire dont les broderies d'or, autour du cou et des manches, reflétèrent la lueur des flammes.

- Tu me laveras le dos ? demanda-t-il avec un regard en coin.

Kahlan regarda Richard boucler la large ceinture de cuir où étaient accrochées, à droite et à gauche, deux sacoches qui contenaient, entre autres, deux bourses ornées de fil d'or et remplies de substances dotées d'un terrifiant pouvoir.

- Seigneur Rahl, je laverai tout ce que tu voudras...

Richard sourit en enfilant ses serre-poignets d'argent rembourrés de cuir et gravés d'antiques symboles.

- On dirait que ma nouvelle épouse peut transformer de banales ablutions en un évènement inoubliable...

Kahlan passa son manteau et glissa sous le col sa longue chevelure emmêlée.

- Allons prévenir Zedd que nous le verront plus tard, et attends-toi à un bain que tu n'oublieras pas de sitôt !

Du bout d'un index, la jeune femme taquina les côtes de son compagnon, qui gloussa bêtement puis lui saisit le poignet pour qu'elle arrête.

- Si tu veux vraiment te laver, il vaudrait mieux éviter Zedd... Tu le connais : il posera une question, puis une autre, et encore une autre... (Richard mit sa cape couleur or et noua le lacet autour de sa gorge.) La journée sera finie avant qu'on s'en aperçoive, et il continuera de nous interroge jusqu'à l'aube suivante. Où sont tes sources d'eau chaude ?

- Vers le sud, à une heure de marche, peut-être un peu plus. (Kahlan mit dans une sacoche quelques morceaux de tava, une brosse, un morceau de savon parfumé aux herbes et quelques autres petits objet.) Si Zedd bout d'impatience de nous voir, je crains que nous défiler comme ça le mette dans une colère noire.

- Tu veux ton bain, ou non ? Si c'est oui, nous nous excuserons de lui avoir faussé compagnie... en revenant! De toute façon, ce n'est pas loin, et il n'aura pas le temps de trop se languir.

- Richard, dit Kahlan soudain sérieuse, je sais que tu as très envie de lui parler. Si tu ne veux pas attendre, remettons le bain à plus tard. Je ne t'en voudrais pas... Pour être franche, j'avais surtout envie d'être seule avec toi un peu plus longtemps.

- Nous le verrons dans quelques heures, et patienter ne le tuera pas. Moi aussi, j'aimerai être encore un peu seul avec toi.

Alors qu'il ouvrait la porte, Richard tendit de nouveau la main pour tapoter la garde de son épée. Bien entendu, il ne la trouva pas, et cela sembla le perturber. Au soleil, sa cape brillait tellement que Kahlan dut plisser les yeux pour ne pas être éblouie. Dès qu'elle fut sortie, de délicieuses odeurs de nourriture lui caressèrent les narines. Tôt le matin, les villageoises s'affairaient déjà autour des feux de cuisson...

Richard sonda rapidement le village, puis se livra à un examen plus attentif des étroits passages qui serpentaient entre les bâtiments, devant eux.

Dans cette partie du village, on ne trouvait que des édifices publics, dont la maison des esprits. Certains servaient de sanctuaire aux anciens, d'autres abritaient les rituels des chasseurs, avant leur départ pour de longues expéditions. Et aucun homme ne s'était jamais aventuré à franchir le seuil de la maison réservée aux femmes...

Dans une de ces bâtisses, on préparait les morts à leur séjour sous terre, car le Peuple d'Adobe inhumait ses défunts.

Si loin des forêts, où le bois abondait, en gaspiller pour des bûchers funéraires eût été absurde. Par souci d'économie, les feux de cuisson, allumés avec des bûchettes, étaient alimentés avec de la bouse séchée ou des fagots très serrés d'herbe également séchée. Les joyeuses flambées, comme celles de la nuit précédente, pour le mariage, restaient réservées aux grandes occasions.

Avec ses bâtiments inhabités, cette partie du village avait quelque chose de surréaliste et d'un peu inquiétant. Ce matin, le son des tambours et des boldas accentuait encore cette impression. Et les échos de voix charriés par la brise semblaient être les rires de fantômes trop distraits pour retourner sous terre après le lever du soleil. A la lumière du jour, sous un ciel dégagé, les ombres, entre les bâtiments, paraissaient plus impénétrables que jamais.

Sans cesser de les sonder, Richard fit signe à Kahlan de jeter un coup d'oeil derrière le muret, où le cadavre ensanglanté d'un poulet gisait sur un lit de plumes déchiquetées.


Traduit par Jean Claude Mallé - © Bragelonne