L'Empire des Vaincus

Tome 8 de L'Épée de Vérité

1er chapitre

La lecture de ce premier chapitre peut vous révéler des éléments importants sur l'intrigue des précédents tomes.


- Tu savais qu'ils étaient là n'est-ce pas ? Souffla Kahlan en se penchant en avant.

Dans le ciel à demi obscur, elle distinguait encore les silhouettes de trois coureurs à plumes à pointe noire qui venaient de prendre leur envol. Les oiseaux commençaient leur chasse nocturne. Voilà pourquoi Richard s'était arrêté, sondant le ciel pendant que les autres attendaient dans un silence angoissé.

- Oui répondit le Sourcier. (Il tendit un bras derrière son épaule sans prendre la peine de tourner la tête.) Il y en a deux autres par là...

Kahlan plissa en vain les yeux pour mieux voir entre les rochers obscurs. Saisissant le pommeau de son épée entre le pouce et l'index, Richard souleva l'arme pour s'assurer qu'elle coulissait bien dans son fourreau. Alors qu'il laissait retomber la lame, un dernier rayon de soleil vint jouer sur sa cape dorée. À la lumière du crépuscule, la puissante silhouette du Sourcier évoquait irrésistiblement celle d'un fantôme composé d'ombre et de mystère. Deux nouveaux oiseaux géants passèrent au-dessus de l'Inquisitrice et de son compagnon. Le plus grand, les ailes déployées au maximum, lâcha un cri perçant et décrivit un cercle au-dessus des voyageurs immobiles. Puis il reprit son vol vers l'ouest, à la suite de ses camarades.

Cette nuit, les prédateurs feraient un festin.

Kahlan supposa que Richard, tout en regardant les oiseaux, pensait au demi-frère dont il avait ignoré l'existence jusqu'à très récemment. Cet homme gisait désormais sous un rocher, à un jour de cheval vers l'ouest, dans un endroit tellement brûlé par le soleil que fort peu de gens osaient s'y aventurer. Et parmi ces rares téméraires, moins encore en revenaient pour raconter ce qu'ils avaient vu.

La chaleur, pourtant, n'avait pas été le pire dans cette aventure...

Au-delà de la Fournaise du Gardien, la lueur agonisante du jour venait se briser sur une chaîne de montagnes aux pics si noirs qu'ils semblaient avoir été carbonisés par les flammes éternelles du royaume des morts. Aussi sombres que ces monts et au moins aussi implacables et dangereux, les cinq oiseaux de proie paraissaient s'être lancés à la poursuite de la lumière fuyante du soleil.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Jennsen.

Debout à côté de son frère, la jeune femme ne cachait pas sa stupéfaction.

- Des coureurs à plumes à pointe noire..., répondit Richard.

Un nom que Jennsen n'avait jamais entendu...

- J'ai souvent vu des faucons ou des éperviers, dit-elle, mais j'ignorais que certains rapaces chassaient la nuit. À part les hiboux, bien entendu, et ces oiseaux-là n'en sont pas.

Sans quitter les coureurs des yeux, Richard s'accroupit, collecta quelques petits cailloux sur le sol et les secoua doucement dans son poing à demi fermé.

- Je n'avais jamais vu ces animaux avant de venir ici, dit-il. D'après ce qu'on dit, ils sont apparus il y a un an ou deux. La chronologie varie selon la personne qui raconte l'histoire... mais tout le monde est d'accord pour affirmer que c'est très récent.

- Un an ou deux ..., répéta Jennsen, pensive.

Bien qu'elle n'en eût aucune envie, Kahlan se remémora les sinistres histoires qu'ils avaient entendues. Des rumeurs, des murmures terrifiés... Richard laissa retomber les cailloux sur le sol rocheux.

- Ces oiseaux sont de la famille des faucons, je crois...

Jennsen se pencha pour caresser la tête de Betty, sa chèvre, qui se pressait tendrement contre ses jupes.

- Ce ne sont pas des faucons... Ils sont beaucoup trop gros...

Les deux chevreaux de Betty, des jumeaux blancs comme la neige, se blottissaient contre le ventre rond de leur mère. D'habitude, quand ils n'étaient pas occupés à dormir ou à téter, ils gambadaient inlassablement...

- Ces oiseaux sont plus gros que des éperviers et même que des aigles dorés. Aucun rapace n'atteint une taille pareille.

Quittant enfin les coureurs des yeux, Richard se pencha à son tour pour cajoler les chevreaux effrayés. L'un des deux, avide de réconfort, leva les yeux, sortit timidement sa petite langue rose et, non sans hésiter, posa un minuscule sabot noir dans la paume tendue du Sourcier. Du pouce, Richard caressa la patte couverte de poils blancs du petit animal. Attendri par le manège du chevreau, il sourit et tourna la tête vers sa demi-soeur.

- Tu préfères ne pas en croire tes yeux, si je comprends bien ?

Jennsen lissa doucement les oreilles tombantes de Betty.

- J'ai tous les poils de la nuque hérissée, après avoir aperçu ces monstres... difficile de nier la réalité, quand on a ce genre de réaction...

Richard posa les mains sur ses genoux et scruta un moment l'horizon menaçant.

- Les coureurs ont un corps couvert de plumes soyeuses, une tête ronde et de longues ailes pointues. Exactement comme tous les faucons que j'ai vus. En général, leur queue se déploie quand ils prennent de l'altitude, mais elles se replient dès qu'ils volent en ligne droite.

Jennsen approuva du chef comme si cette description lui disait quelque chose. Pour Kahlan, tous les oiseaux se ressemblaient. Mais ceux-là, avec leur bréchet rayé de rouge et leurs plumes pourpres à la pointe noire, se détachaient de l'ordinaire, même à ses yeux.

- Ils sont rapides, puissants et très agressifs, ajouté Richard. J'en ai vu un rattraper sans peine un faucon de la prairie et le saisir entre ses serres en plein vol.

Jennsen sembla stupéfiée par ce récit.

Ayant grandi dans les immenses forêts de Terre d'Ouest - adulte, il était même devenu guide forestier -, Richard en savait long sur la flore et la faune. Cette culture très particulière paraissait exotique aux yeux de Kahlan, née et élevée dans un somptueux palais des Contrées du Milieu. Cela dit, elle aimait que son mari lui fasse partager son savoir et lui communique sa passion de la nature.

Bien entendu, Richard était désormais beaucoup plus qu'un simple guide. Quand elle repensait à leur rencontre, dans la forêt de Terre d'Ouest, Kahlan aurait juré qu'une éternité s'était écoulée depuis. En réalité, cet événement remontait à un tout petit peu plus de deux ans et demi... Aujourd'hui, ils étaient très loin des forêts de Richard et du merveilleux palais de Kahlan. S'ils avaient pu choisir, ils auraient opté sans hésiter pour la terre natale du Sourcier ou pour celle de l'Inquisitrice. Et à défaut, pour n'importe quel endroit, à part celui où ils étaient ! Mais au moins, ils y voyageaient ensemble... Après tout ce que Richard et elle avaient enduré - les périls, les angoisses, la tristesse de perdre des alliés et des amis -, Kahlan savourait chaque minute passée en compagnie de son bien-aimé, même au milieu d'un territoire hostile.

En plus de se découvrir un nouveau demi-frère, le Sourcier avait appris l'existence de sa demi-soeur Jennsen. Comme Richard, la jeune femme avait grandi dans les bois et elle se réjouissait que son frère et elle aient un point commun si déterminant. Fascinée par le passé du Sourcier, elle ne cachait pas non plus son intérêt émerveillé pour la jeunesse et les années de formation de Kahlan, entre les murs du Palais des Inquisitrices, au coeur de la lointaine et mystérieuse cité d'Aydindril.

Si Jennsen n'avait pas la même mère que Richard, tous deux avaient été engendrés par Darken Rahl, un tyran au coeur de pierre. Plus jeune que son frère - vingt ans à peine passés -, la jeune femme avait de magnifiques cheveux roux et des yeux bleu azur. Comme tous les enfants de Karken Rahl, elle arborait des traits d'une beauté proche de la perfection. Mais chez elle, la cruauté liée à la lignée Rahl était gommée par l'héritage maternel - sans même parler de son caractère doux et avenant, si bien adapté à sa délicieuse féminité. Au fond, il en allait de même pour Richard. Si son regard de prédateur attestait de son lien avec Darken Rahl, son comportement et sa manière de poser sur le monde ses magnifiques yeux gris n'appartenaient qu'à lui.

- J'ai vu des faucons déchiqueter de petits animaux, dit Jennsen, et je déteste penser qu'il existe des rapaces si gros. Surtout quand ils volent par cinq...

Betty semblait tout à fait d'accord avec cette analyse.

- Cette nuit, nous monterons la garde à tour de rôle, annonça Kahlan, apaisant les angoisses sous-jacentes de Jennsen.

Même s'il n'y avait pas eu d'autres raisons de prendre cette précaution, la menace représentée par les rapaces aurait suffi...

Dans un silence irréel, des ondes de chaleur montaient des rochers qui entouraient les six voyageurs. Pour sortir de la vallée puis traverser la plaine qui l'entourait, ils avaient dû avancer à un bon rythme, mais aucun d'eux ne s'en était plaint. En revanche, la chaleur avait flanqué une terrible migraine à Kahlan. Si fatiguée qu'elle fût, l'Inquisitrice savait que Richard, lui, était au bord de l'épuisement. Ces derniers temps, il avait très peu dormi, et cela se voyait dans ses yeux, même s'il parvenait à donner le change pour le reste du groupe.

Soudain, la jeune femme comprit pourquoi elle avait les nerfs à fleur de peau. Le silence la rendait folle ! Pas de cris de coyote, de hurlements de loup, de battements d'ailes de chauve-souris. Pas d'avantage d'échos de l'activité furtive des ratons laveurs ou des campagnols. Pour tout dire, on n'entendait même pas bourdonner les insectes... D'habitude, un tel silence indiquait l'imminence d'un danger. Ici, cela signifiait simplement qu'il n'y avait pas l'ombre d'une créature vivante à des lieues à la ronde. Seuls les fous s'aventuraient dans ce coin perdu du monde. Comme ils n'étaient pas si nombreux que ça, la nuit y était aussi silencieuse que le firmament étoilé.

Malgré la chaleur, Kahlan frissonnait comme si elle était transie de froid. Un effet de ce silence de mort ... Elle jeta un dernier coup d'oeil aux cinq monstres ailés, à peine visibles à l'horizon occidental. Ces oiseaux non plus ne s'attarderaient pas en un lieu auquel ils n'appartenaient pas.

- Croiser des créatures si menaçantes est angoissant, dit Jennsen surtout quand on ignorait jusqu'à leur existence. (Elle se passa une main sur le front pour essuyer la sueur et continua) J'ai entendu dire que c'est un mauvais présage, au début d'un voyage, quand un oiseau de proie vous survole comme ça...

Après avoir tenu sa langue un long moment, Cara céda à son naturel et lança :

- Qu'on me laisse approcher de ces oiseaux, et je les plumerai comme de vulgaires poules ! (La Mord-Sith secoua la tête, faisant osciller sa tresse blonde - un attribut de sa profession.) On verra ce qu'ils valent, à ce moment-là !

Cara arborait une expression sinistre chaque fois qu'elle levait les yeux vers les oiseaux. Vêtue d'un grand manteau bleu foncé, la Mord-Sith était encore plus impressionnante qu'à l'accoutumée. Lorsqu'il avait récupéré la couronne de D'Hara - la plus grande surprise de sa vie -, le Sourcier avait découvert que Cara et toutes ses collègues faisaient partie de l'héritage. Par moment, ce n'était pas vraiment un cadeau...

Richard rendit le petit chevreau à sa mère, se redressa et passa les pouces dans sa ceinture où étaient accrochées des sacoches et des bourses. Les serre-poignets couverts d'énigmatiques runes qu'il portait en permanence, reflétèrent brièvement la lumière mourante du jour.

- Jadis, un faucon a volé en cercle autour de moi au début d'un voyage, annonça-t-il.

- Et qu'est-il arrivé ? demanda Jennsen, pleine d'espoir.

À coup sûr, son frère allait réduire en miettes la vieille superstition.

- Eh bien, j'ai fini par épouser Kahlan, répondit Richard avec un grand sourire.

Cara croisa les bras, l'air têtue.

- Ça prouve seulement que le mauvais présage était pour la Mère Inquisitrice et pas pour vous, seigneur Rahl !

Sans cesser de sourire, Richard passa un bras autour de la taille de sa femme, qui se serra tendrement contre lui. Leur mariage était la chose la plus extraordinaire et la plus inattendue qui lui fût arrivée. Normalement, l'amour était interdit aux Inquisitrices. Grâce à Richar, elle avait pu en rêver... et réaliser ce rêve...

La jeune femme frissonna de nouveau. D'angoisse, cette fois... En combien d'occasions avait-elle cru que Richard était mort ou perdu à jamais ? Des mois entiers, elle s'était languie de lui, prête à donner tout ce qui était cher à ses yeux pour être avec lui ou simplement savoir qu'il allait bien.

Regardant Richard ou Kahlan, Jennsen constata avec soulagement que les deux jeunes gens ne s'offusquaient pas de la remarque acide de Cara. Pour une observatrice extérieure, surtout une D'Harane, il semblait impossible qu'une Mord-Sith ose se moquer ainsi de son seigneur. Mais bien des choses avaient changé dans l'ancien royaume de Darken Rahl... Et si les Mord-Sith continuaient de protéger le seigneur Rahl au péril de leur vie, ce n'était plus une obligation, mais un choix. Par son irrévérence, et si paradoxal que ce fût, Cara rendait un vibrant hommage à l'homme qui lui avait rendu son libre arbitre.

Sans que nul ne les y force, les Mord-Sith avaient décidé d'être les gardes du corps de Richard. Pour être franc, le Sourcier lui-même n'avait pas eu son mot à dire. Très sûres d'elle-mêmes, les femmes en cuir rouge se fichaient comme d'une guigne des ordres de leur maître, sauf quand ils leur semblaient vraiment importants. Mais l'essentiel, à leur yeux, restait la sécurité du seigneur Rahl, une préoccupation qui avait la priorité sur toutes les autres. Avec le temps, Cara était devenue pour Richard et Kahlan une amie et un membre de la famille. Une famille qui venait de s'étendre, ces derniers jours... Jennsen n'en revenait pas d'avoir été si bien accueillie. Toute sa vie, elle s'était cachée en crevant de peur que son père, le seigneur Rahl, la découvre et la fasse tuer comme tous ses autres rejetons dépourvus du don...

Richard leva un bras pour indiquer à Tom et à Friedrich, resté en arrière avec le chariot et les chevaux, que le petit groupe camperait ici. Tom agita une main en guise de réponse et commença de détacher son attelage. Incapable d'apercevoir plus longtemps les cinq coureurs dans le ciel obscur, Jennsen se tourna vers Richard.

- Si j'ai bien compris ce que tu as dit, ces monstres ont des plumes à pointe noire...

Sans laisser au Sourcier le loisir de répondre, Cara lâcha d'une voix sinistre.

- On croirait que la mort elle-même suinte de leurs plumes, comme si le Gardien en personne les utilisait pour rédiger ses sentences de mort.

La Mord-Sith détestait sentir la présence de ces oiseaux à proximité de Richard et de Kahlan. Pour être franche, l'Inquisitrice partageait ce point de vue. Jennsen détourna les yeux de Cara, dont la tension la mettait mal à l'aise, et interrogea son demi-frère :

- Ces oiseaux sont une source de... hum... problèmes ?

L'estomac noué par cette question, Kahlan se plaqua un poing sur le ventre.

- Les coureurs nous traquent, répondit Richard en soutenant le regard troublé de sa soeur.


Traduit par Jean Claude Mallé - © Bragelonne