Le prochain J.R.R. Tolkien

Paul Goat Allen interview l'auteur pour Barnes&Nobles


Ne tournons pas autour du pot. J’ai lu autant si ce n’est plus de fantasy que qui que ce soit en vie (c’est mon boulot depuis vingt ans) et je n’ai jamais lu quoi que ce soit d’aussi immersif, et audacieusement innovant, que les Chronique du Tueur de Rois de Patrick Rothfuss ( le Nom Du Vent et à paraître prochainement, the Wise Man's Fear. La saga de Kvothe est un chef d’œuvre immense et intemporel. La Chronique du Tueur de Rois (un projet de trilogie), n’est rien de moins que l’équivalent du 21è siècle du Seigneur des Anneaux et Patrick Rothfuss la prochaine incarnation de Tolkien (ndt : Si ce devait être un compliment, ce genre d’arguments éculés ne devraient plus avoir cours tant ils sont erronés et peuvent induire les lecteurs potentiels en erreur).

Vous pensez que j’exagère sur l’intelligence narrative et la profondeur thématique de ces livres ? Je défie quiconque de lire cette saga et de ne pas être 100% en accord avec moi.

Le style d’écriture de Patrick Rothfuss est fluide, richement détaillé et tout en mesure. Il manie une intrigue labyrinthique sans peines ; ses capacités de création d’univers sont subtiles et sublimes ; mais la raison pour laquelle j’adore absolument ses romans c’est que, dans un genre obsédé par la taille - les séries (de fantasy ndt) ont tendance à faire plier les étagères, s’étendre sur des siècles et mettre en scène des centaines de personnages… -  Rothfuss a juste fait l’inverse, et inscrit une histoire profondément intime au sujet d’un tavernier qui n’assume pas son passé, se rappelant les évènements de sa vie alors qu’il travaille dans son auberge. Mais croyez moi, son histoire challenge n’importe quelle autre aventure épique Fantasy…
La qualité immersive de la narration de Rothfuss est indéniable. J’ai été désespérément happé dès les tous premiers chapitres du Nom Du Vent.

En 2007, lorsque j’ai pour la première fois lus le Nom Du Vent, je me souviens avoir été soufflé par l’expérience. Dans ma critique pour Barnes&Nobles, j’ai appelé les débuts de Rothfuss "un tour de force et une histoire absolument époustouflante sans précédents" et écrit : le premier roman de Patrick Rothfuss non seulement se trouve à la hauteur du buzz éditorial (ElisabethWollheim, présidente de chez DAW, l’aurait appelé "le meilleur roman fantasy qu’il m’ai été donné de lire depuis 30 ans en tant qu’éditeur"), mais il le surpasse.
Quand des adeptes de la fantasy commencent le Nom Du Vent, ils devraient être tout à fait prêts à perdre tout contact avec le monde extérieur alors qu’ils s’immergent dans ce conte de magie d’aventures et de légendes hautement original et hypnotisant."

Encore vautré dans les dernières impressions du Nom Du Vent, une profonde inquiétude s’est emparée de moi. Comment Rothfuss pourrait-il écrire une suite du même niveau que le Nom Du Vent ? J’ai lu quantité de romans exceptionnels qui n’ont été suivi que de suites bien inférieures.
J’ai attendu dans l’angoisse…

Quatre ans plus tard. Un exemplaire journaliste atterris à ma porte : 994 pages de bonheur fantasy tant attendus.

Etai-ce ce que j’attendais ? Non, en fait je me suis retrouvé assommé en de nombreuses occasions par des tournants d’histoires et des révélations superbement inattendus.
Etait-ce aussi bon que le Nom Du Vent ?
Oui, si ce n’est meilleur.
Les lecteurs en apprendront plus au sujet du passé de Kvothe, vont faire la connaissance de personnages inoubliables et être les témoins béats de plusieurs aventures incroyables.
L’aspect philosophique est aussi plus présent dans ce roman et en fait il y a au moins des douzaines de passages à citer. Voici quelques uns de mes préférés :

"Un long tronçon de route t’en apprendra plus sur toi-même que cent ans d’introspection silencieuse."

"Si une jambe va mal, on la coupe…et pour certains on tue. C’est tout ce qu’il y a à savoir."

"…parfois la meilleur aide qu’une personne peut trouver, c’est d’aider quelqu’un d’autre ."

C’est exprès que je ne serais pas plus précis sur the Wise Man's Fear - je ne veux pas amoindrir la glorieuse expérience de lecture pour quiconque.

Pour en finir : Ces romans sont les meilleures fictions fantasy que j’ai jamais lu.
C’est simplement inégalé, et magistralement raconté. Si vous êtes fans de fantasy et n’avez pas encore fait l’expérience de cette saga, lâchez quoi que ce soit que vous êtes en train de lire et prenez le Nom Du Vent et the Wise Man's Fear.
Cela changera votre façon de voir la fantasy à tout jamais.

Et si de lire the Wise Man's Fear n’était pas assez, j’ai récemment eu l’opportunité d’interviewer Patrick Rothfuss pour BarnesandNoble.com. Vous trouverez ci-dessous une conversation particulièrement enrichissante et amusante qui parle de barbes, de livre et de comment nommer les bébés…

Paul Goat Allen

Dans votre Interview pour Publisher Weekly vous parliez des possibilités infinies du genre Fantasy et comment cela peut être un piège pour les écrivains. ("C’est assez de cordes pour se pendre. Il est facile de se laisser distraire par les accessoires scintillants disponibles et oublier ce que vous êtes supposés faire : raconter un bonne histoire").
Avec cette immensité narrative à l’esprit, quelques unes des meilleures sorties en ce moment sont justement la fusion d’une variété d’éléments de genres : fantasy, romantique, mystère, science fiction ( Kill the Dead de Richard Kadrey, The Greyfriar de Clay et Susan Griffith, The Passage par Justin Cronin, L’histoire secrète d’ Elizabeth Tudor, Vampire Slayer par Lucy Weston, etc.) Que pensez vous de l’hybridation des genres qui semble être de mise actuellement dans la fiction ?

Patrick Rothfuss

Je ne vois pas cela comme de l’hybridation. Je pense que les auteurs commencent juste à réaliser qu’il n’y a aucune raison de se sentir limité par un nombre étroit de règles dans leurs écrits. Il n’y a pas de raison pour qu’un roman de mystères ne puisse inclure des éléments de fantastique. De la même manière qu'il n’y a pas de raison pour que votre série d’héroïc fantasy n’inclus pas des éléments de mystère. Personne ne cuisine en n’utilisant qu’un seul ingrédient. Pourquoi voudriez-vous écrire en n’utilisant qu’une seule saveur pour l’histoire ?

Paul Goat Allen

Voyez vous cela comme un tendance, ou une évolution dans le genre de la fiction ?

Ptatrick Rothfuss

Je pense que c’est une indication montrant que beaucoup de nouveaux genres sont en train de grandir. Comparé à la littérature classique, (qui est un genre aussi au passage) les genres modernes sont très jeunes. 50 ans n’est presque rien en terme d’établissement de tendance littéraire. Des genres comme la fantasy émergent finalement de leurs années d’adolescence maladroite et commencent à mûrir un peu.
Ne vous méprenez pas. Je ne sus pas en train de sous entendre que la fantasy est pour les enfants. Je dis que de plus en plus de gens réalisent enfin qu’il y a plus dans les histoires fantasy que des elfes, magiciens et armées de gobelins. Ces choses ne sont que les accessoires et les effets spéciaux. Et si Hollywood nous a enseigné une chose, c’est que des supers accessoires et effets spéciaux ne sont pas assez. L’histoire doit tenir la première place. Tout dépend de l’histoire.
Les meilleurs auteurs l’ont toujours su, bien sur. Mais ces derniers temps, de plus en plus de lecteurs et écrivains fantasy se rendent compte que c’est la réalité. C’est ce que je veux dire en avançant que le genre mûrit.

Paul Goat Allen

En tant que critique à temps plein, j’ai lu beaucoup de fantasy ces 10 dernières années - avec un bon gros pourcentage d’imitations dérivées, toutes en formules et sans inspirations. Je suppose que c’est pourquoi j’ai autant aimé le Nom Du Vent et the Wise Man's Fear. Ce n’est comme rien de ce que j’ai pu lire avant - et ce n’est pas peu dire. Avant d’écrire les Chroniques du tueur de Roi, lisiez-vous beaucoup de Fantasy ?

Patrick Rothfuss

En grandissant, j’ai lu des tonnes de fantasy, des milliers de romans, et je n’exagère même pas.

Paul Goat Allen

Il y a t’il un roman en particulier ou une saga qui vous a particulièrement marqué en grandissant ? Et pourquoi ?

Patrick Rothfuss

PR: Il y en a tant que j’ai aimé en grandissant. Tolkien évidemment, les chevaucheurs de Dragon de Pern, les livres de Narnia, Wizard of Earthsea. The Riddle Master of Hed. La Dernière Licorne...
Pourquoi je les ai aimés? Et bien, quand je commençais à lire ces livres quand j’avais environ 8 ans, je les aimais pour les accessoires. Parce que les épées magiques, les dragons et la magie c’est cool. Ce n’est qu’ensuite que j’ai réalisé combien ces histoires pouvaient être profondes. Je pourrai lister des livres toute la journée. Mais je ne devrai pas. Je trouve encore des nouveaux livres que j’aime. Il y a des trucs extraordinaires qui sont écrits de nos jours.

Paul Goat Allen

Revenons à ce que vous disiez de la façon de raconter une bonne histoire. Les Chroniques du tueur de Roi est essentiellement l’histoire d’un conteur racontant l’histoire de sa vie. C’est proche de la perfection - une histoire racontée parfaitement - comme je pense ne jamais l’avoir expérimentée. Alimentée par une narration d’une sensibilité simplement extraordinaire - personnages, développement, rythme, histoire en arrière plan, enchevêtrement des histoires, création de monde, imagerie etc. C’est juste un chef d’œuvre dominant et éternel.
Quelles difficultés avez-vous rencontré pour construire et planifier cette saga en trois volumes d’une incroyable complexité ?

Patrick Rothfuss

Doux Jésus. Est-ce que je peux mettre "un chef d’œuvre dominant et éternel" sur la couverture du livre ?
Mais, ouais, c’était dur. Je savais que je voulais faire quelque chose de différent lorsque j’ai démarré l’écriture de ce livre. Mais quand vous quittez les chemins rebattus des histoires hollywoodiennes en trois actes, les choses deviennent difficiles. J’ai du improviser beaucoup de choses chemin faisant.
Et j’admets que ces deux dernières années, il y a eu des fois où j’ai regretté démarrer ma carrière avec un projet si gros. Tellement de sous histoires, tellement de personnages, tellement de métafiction hoo-ha... Parfois je souhaite n’avoir choisit qu’une petite histoire pour commencer. Un joli petit livre, d’environ 120000 mots, quelque chose de simple et suave.

Paul Goat Allen

Quel était votre principale source d’inspiration pour écrire l’histoire de Kvothe?

Patrick Rothfuss

Je voulais raconteur une histoire fantasy d’un autre genre, quelque chose qui ne se focaliserai pas sur des évènements qui pourraient détruire le monde. Je voulais donner au lecteur, un aspect de la vie de quelqu’un qui est devenu une légende dans sa propre vie. Comme un pass dans les coulisses du mythe du héro.

Paul Goat Allen

Patrick Rothfuss, Robert Jordan, George R.R. Martin, Michael Moorcock, Pratchett, Feist, Goodkind... Pourquoi certains des meilleurs auteurs de fantasy portent-ils la barbe ?

Patrick Rothfuss

Honnêtement ? Je pense que c’est parce que beaucoup d’entre nous ont mieux à faire que de passer 15 minutes par jour à gratter nos visages avec un couteau aiguisé. La barbe n’est pas un but en soi. C’est quelque chose que vous obtenez en ne faisant rien. C’est de l’anti-aboutissement.

Paul Goat Allen

Je ne peux qu’imaginer le zèle des fans que vous rencontrez au dédicaces et autre. Quelle est la chose la plus folle que vous ayez vu ? (Tatouage Tueur de Roi, des gens costumés en Kvothe, etc. ?)

Patrick Rothfuss

Quelqu’un à appelé son bébé d’après un personnage de mon livre. Je ne plaisante même pas. Ca m’a même sonné pour un moment.

Paul Goat Allen

Ecrivez vous toujours le troisième jour?

Patrick Rothfuss

Oh oui. J’en ai l’ossature. Mais il y a encore beaucoup de travail à faire. Il est important de se souvenir que j’ai terminé l’écriture du premier jet en 2000. Les deux premiers livres on beaucoup changés alors que je les révisais, donc maintenant je dois incorporer ces changements dans le troisième livre.
Aussi, j’ai beaucoup appris sur l’art d’écrire ces dix dernières années. Certains passages du livre 3 sont magnifiques. Mais sur d’autres passages que je regarde, je secoue la tête. J’ai fait un long chemin en tant qu’écrivain, et maintenant, c’est plus facile pour moi de voir certaines de ces erreurs du début maintenant que j’ai plus d’expérience sous la ceinture.

Paul Goat Allen

Tiré de the Wise Man's Fear : "Il y a trois choses que tous les sages craignent : la mer dans l’orage, une nuit sans lune, et la colère d’un homme doux". De quoi avez-vous peur ?

Patrick Rothfuss

Merder le troisième livre...

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Texte traduit par tkl